GÉRARD FROMANGER /
ANKE DOBERAUER
Face aux nus
exposition du 26 août au 7 septembre 2024
Gérard Fromanger (1939 – 2021) a été président de l’association Jeune Création. Par la suite, il a toujours été reconnaissant et un soutien fidèle à l’esprit coopératif des artistes leur permettant d’être décisionnaires de leurs valeurs et pratiques. Encore récemment, juste avant de nous quitter, il répondait favorablement à la Cabane Georgina pour inventer un événement avec les habitants du quartier du mauvais pas sous la rose. Notre rapport à l’art le ravissait. Gérard était franc et engagé politiquement. Il n’était pas dupe des travers du monde, des pouvoirs en place et des contraintes du marché de l’art. Il nous encourageait à développer des projets alternatifs et il n’hésitait pas à partager ses expériences, ses contacts et offrir des œuvres. Les lithographies de nus présentées sont des années 1960. Des traits vifs modèlent les corps vers un dévoilement, ils engagent notre regard à prolonger les formes, les perspectives, les directions. Cette temporalité du dessin, qui d’un point à un autre circule, sans que nous ayons le déroulement de la composition, fait magie, fait mouvement, fait chemin dans la perception d’une présence. L’intimité de ces sujets féminins, qui se laissent croquer du regard par les gestes de la main, témoigne du désir de l’artiste de s’éduquer à la juste distance entre lui et les autres. Les corps prennent leur place dans un paysage d’atelier, ils vibrent, minéraux rayonnant jusqu’à nous.
Anke Doberaeur est la plus marseillaise des artistes allemandes. Son travail est représenté dans des institutions prestigieuses. Elle a participé aux aventures de la Cabane Georgina, une de ses œuvres illustre l’un des chapitres de la saga. Anke a un regard affuté et une culture approfondie, lui permettant de construire une analyse et une pratique singulière. Dans son rapport au monde, elle décortique et interroge les ambiguïtés de l’histoire, des rapports de pouvoir, de sexe, de territoires. Les œuvres anciennes proposées sont les prémices d’une vision libératrice des emprises du désir, à la fois par son acceptation au-delà des appartenances et des trivialités sexuelles, mais encore par son dépassement par la peinture elle-même. En effet, c’est une véritable alchimie qui s’ourle sur la toile à la lisière des convenances, des représentations que les couleurs et les formes viennent redéfinir. La délicatesse de la peinture d’Anke vibre, elle nous réchauffe le cœur. Les hommes sont nus, oui, et c’est rare en 1986, tant par le sujet lui-même, que peint par une femme. Cette mise en peinture d’une virilité, dont apparaissent les ressorts fragiles, ouvre la voie à la prise de conscience de ce qui compose chaque être : réceptivité et activité. Une certaine mélancolie, qui trahit la fatalité de l’existence de ces hommes sans armes ni trompettes, suspendus, patients, face à une pensée, un regard précis et créatif d’une peintre. Cette confiance, cette authenticité et la facture de ces peintures traversent les époques, leur complexité parait simple, elles sont intemporelles.
Être nu induit un rapport symbolique, artistique et politique au monde. C’est une manière de ne pas oublier les conditions de notre naissance, cela malgré les énormes disparités au départ de la vie. Quelque soit là où l’on apparaît et agit en société ou dans la nature, se le rappeler aide à relativiser les constructions qui s’élaborent à la faveur de certains. L’exposition « Paradis naturistes » au Mucem en témoigne aussi. La Cabane Georgina, depuis 30 ans, explore les rapports des êtres au symbolique, au quotidien des questions existentielles et à l’art.
Jérémy Chabaud, juillet 2024