DAMIEN MANUEL
anti-oxidant
exposition du 12 au 24 janvier 2026
"L’idée qu’il existe un lien étroit entre la naturalisation du monde et la pensée réflexive sur le paysage n’est elle-même pas nouvelle ; c’est une thèse que Joachim Ritter avait déjà développée sous une forme un peu distincte et sur laquelle il a paru utile de revenir (Landschaft, 1963). selon Ritter, en effet, le remplacement du « monde ptoléméen » par le « monde copernicien », c’est-à-dire l’avènement du naturalisme en Uurope à la fin de la renaissance, aurait engendré par compensation une esthétique paysagère. face au désenchantement du monde que la nouvelle cosmologie instaurait, il fallait restaurer les liens entre l’homme et l’univers, reconstituer l’unité cosmique que le dualisme avait dissoute, et c’est la fonction que l’esthétisation du paysage a remplie, un processus plutôt positif pour Ritter, qui voit comme préalable à la jouissance esthétique de la nature la domination que la société a su établir sur elle : « la nature-paysage (Naturals Landschaft) ne peut exister que sur la base de la liberté, dans le cadre de la société moderne ». en réalité, tout indique que c’est l’inverse qui s’est produit : la peinture de paysage, loin d’être la conséquence d’une autonomisation de la sphère non humaine en a été au contraire l’une des conditions, et probablement l’une des plus importantes. Car ce qui caractérise la nouvelle façon de peindre qui naît en bourgogne et en flandres dès le xve siècle, c’est-à-dire avant que les bouleversements scientifiques et les théories philosophiques de l’âge classique ne donnent à l’ontologie naturaliste la forme argumentée qui signale d’ordinaire l’accouchement de la période moderne, c’est notamment un souci de figurer la continuité physique des êtres et des choses dans un espace homogène et la précision inédite avec laquelle tous les détails de la matérialité sont rendus. Le monde physique devient digne d’être observé et décrit pour lui-même et c’est dans la peinture de paysage que cette ambition commence à se manifester."
Philippe Descola